Quentin Parrinello : "Nous sommes prêts à débattre de ce rapport" (OXFAM)

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Le dernier rapport d’OXFAM sur la répartition de la richesse au sein des entreprises du CAC40 depuis 2009 a reçu un large écho. Mais il a aussi suscité de vives critiques. De nombreuses voix libérales estiment que l’ONG aurait besoin d’un "bon cours d’économie". Des critiques infondées pour Quentin Parrinello. Ayant participé 6 mois durant à la rédaction de ce rapport, il répond point par point aux contempteurs de l’ONG, explique la méthodologie choisie et se dit prêt au débat. Entretien. (En accès libre).

RSEDATANEWS : Comment jugez-vous les critiques formulées contre OXFAM à la suite de la parution du rapport de votre ONG sur la répartition des richesses du CAC40 ?

Quentin Parrinello : Nous avons distingué deux types de critiques. Celles qui remettent en cause notre méthodologie. Elles sont regrettables car nous avons expliqué nos partis pris en annexe de cette étude. Ces explications étaient extensives et nous sommes transparents sur cet aspect-là. Nous avons constaté de nombreuses erreurs de lecture ou d’interprétation. Et puis il y a celles de nature politique. Patrick Artus estime en particulier que la question des inégalités ne se jauge qu’à l’aune de la répartition de la valeur ajoutée. C’est à dire la répartition entre le travail et le capital. Or il estime que notre méthodologie se concentre uniquement sur la répartition du bénéfice. Contrairement à lui, nous estimons que cet indicateur est pertinent car associer l’ensemble des acteurs d’une société à la réussite d’une entreprise est une question politique. C’est d’ailleurs l’une des questions sur laquelle le gouvernement travaille actuellement, notamment via la loi PACTE (qui devrait être présentée en juin en conseil des ministres, NDLR).

RSEDN : Pourquoi avoir choisi 2008 et la crise des subprimes comme point de départ ?

QP : Pour deux raisons. Nous voulions d’abord savoir où sont allés les bénéfices depuis cette crise. Et puis nous avons subi une contrainte technique. Notre analyse se base sur les données des entreprises qui sont publiques. Avec beaucoup de travail, on peut retrouver ces documents de référence jusqu’à 10 ans en arrière. Au-delà, c’est très compliqué, y compris pour des entreprises faisant partie du CAC40. Nous serions ravis de remonter plus loin, jusqu’au début des années 2000 par exemple, si ces données sont disponibles.

RSEDN : Il vous a été reproché de ne pas inclure les salaires dans ce partage des richesses...

QP : Nous avons mené notre enquête sur le partage des bénéfices. Pas sur celui de la valeur ajoutée. Quelqu’un qui travaille, nous considérons normal qu’il soit rémunéré. Un actionnaire qui investit possède des actions. La plus value sur ces actions, c’est son retour sur investissement. Mais derrière, il doit y avoir une association à la réussite de l’entreprise. Pour un actionnaire, cela se traduit par des dividendes. Pour un salarié, cela prend la forme de prime. Par ailleurs, cette critique n’est pas justifié car notre étude parle aussi des salaires. Et qu’observe-t-on ? Que le versement des dividendes augmente depuis la crise de 2008 trois fois plus vite que le salaire moyen au sein des entreprises du CAC40. Nous constatons aussi que l’écart entre le salaire moyen et celui du PDG ne cesse de se creuser. Nous avons posé les termes du débat et nous réclamons désormais une plus grande transparence.

"Spirale des inégalités"

RSEDN : Pourquoi avoir choisi de vous focaliser uniquement sur les entreprises du CAC40 ?

QP : Là encore pour deux raisons. Il s’agit d’abord d’un problème de disponibilité des données. Il est déjà difficile de comparer ces données entre les différentes entreprises du CAC40. C’est bien plus ardu de le faire sur d’autres sociétés cotées. Quant aux entreprises non cotées, c’est tout simplement mission impossible puisque ces datas ne sont pas accessibles. Mais il ne s’agit pas uniquement d’un problème technique. Les entreprises du CAC40 ont une très forte influence politique. Leur parole dans le domaine public a valeur d’influence. Il nous a paru utile de mettre en lumière la différence de discours entre ce qu’elles disent en public - "la crise à impacter notre modèle économique" - et celui qu’elles tiennent à leurs investisseurs en leur distribuant d’importants dividendes.

RSEDN : On vous a aussi taxé d’amateurisme car vous avez calculé la richesse en fonction de la valeur nette de l’entreprise, c’est à dire uniquement les actifs, sans tenir compte du passif…

QP : Mais notre étude porte sur la répartition des bénéfices. Il y a aussi beaucoup d’autre questions qu’il serait pertinentes de traiter. Mais nous avons choisi d’observer comment sont associés l’ensemble des acteurs de l’entreprise aux bénéfices générés. Et que constate-t-on ? Qu’il existe une volonté de maximiser les sommes qui sont versées aux actionnaires quel que soit le résultat des entreprises, y compris quand celles-ci perdent de l’argent. Ce fut le cas cette année avec Arcelor. C’est aussi le cas d’Engie sur la période de notre étude, qui distribue 3 fois plus de dividendes qu’elle ne fait de résultat ! Nous avons un recul de 7 ans qui nous permet d’avoir une idée précise de ce qui est fait de cet argent. Cela ne disqualifie pas une autre étude sur la dette. Mais celle-ci nous semble complémentaire au rapport que nous venons de publier.

RSEDN : Ce modèle est-il par nature prédateur à vos yeux ?

QP : Il est en tout cas très dangereux car il nous enferme dans une spirale d’inégalités. Il existe pourtant des alternatives. Dell a par exemple racheter ses actions afin de pouvoir rebâtir une stratégie d’investissement. Ce type d’entreprise existe mais il s’agit d’un choix politique. Ce choix n’est pas fait par la majorité des entreprises. Chez OXFAM, nous estimons que l’État doit exercer son rôle dans l’encadrement de la redistribution des richesses.

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