Biodiversité : "Il faut chiffrer le coût de l’extinction des espèces" (EpE)

Claire Tutenuit epe

Devant l’effondrement de la biodiversité, Claire Tutenuit, déléguée générale de l’association EpE (Entreprises pour l’Environnement) lance un appel aux communautés scientifiques et économiques. Elle souhaite la rédaction rapide d’un "rapport Stern" sur l’effondrement de biodiversité. Le but recherché ? Chiffrer le coût de l’inaction. (en accès libre)

Pourquoi lancez-vous un appel à la rédaction d'un rapport sur le coût économique de l’effondrement de la biodiversité ?

La perte de la biodiversité s’accélère de façon dramatique : nous sommes passés de l’érosion de la biodiversité à l’effondrement des populations et cet effondrement se poursuit, malgré une prise de conscience dès avant 1992, date de la Convention sur la Diversité Biologique. Rappelons qu’il y a eu une année mondiale de la biodiversité il y a déjà 7 ans. Mais rien ne bouge véritablement. En France, une vingtaine d’entreprises seulement se sont, par exemple, engagées dans la Stratégie Nationale de Biodiversité. Le secteur financier commence à peine à s’emparer du sujet. Il est beaucoup moins mûr qu’il ne l’est sur le climat. Il n’y a pas de pression des actionnaires sur les questions de biodiversité qui sont, il est vrai, plus complexes et plus diverses. Mais le changement climatique ne doit pas occulter l’état de la biodiversité, qui est tout aussi alarmant. Le rapport de l’IPBES, la Plate-forme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques, au printemps 2018 devrait le confirmer.

À qui lancez-vous cet appel ?

Je m’adresse d’abord aux économistes. Il manque l’équivalent du rapport écrit par Nicholas Stern en 2006 sur le coût du changement climatique. Quand nous alertons les entreprises sur la chute de la biodiversité, on nous répond : "and so what ?" ("Et alors", NDLR). Or aujourd’hui, nous n’avons pas les données pour répondre précisément à cette question, ou bien seulement de façon parcellaire. Il manque une transposition en logique économique de cette sixième extinction des espèces que nous vivons actuellement et de ses conséquences sur la prospérité économique mondiale, la baisse des récoltes ou de la pêche, la perte de fertilité des sols, l’apparition de parasites ou de maladies. Pour se faire entendre des entreprises ou des investisseurs, il faudrait chiffrer le coût de l’inaction et rapporter le coût des pertes à leur propre activité

"Agir vite"

Les économistes sont-ils les seuls que vous sollicitez ?

Nous avons également besoin des sciences de la gestion. Aujourd’hui, on dit aux entreprises de "cultiver l’hétérogénéité", mais elles ont du mal à comprendre ce message et le traduire en décisions. Il faut les accompagner. Le monde de l’entreprise est dans une logique d’optimisation et d’uniformisation et la gestion se définit souvent par un petit nombre d’indicateurs. Les sciences de la gestion peuvent-elles faire le lien entre la nature et l’entreprise et montrer en quoi les fonctionnements habituels sont destructeurs de l’environnement ? Ces questions sont encore quasiment absentes des écoles de commerce et management.

Comment votre appel va-t-il se concrétiser ?

Nous donnons rendez-vous à tous ceux qui l’entendent, chercheurs, dirigeants, mais aussi ONG, pour préparer un événement le 10 juillet 2018, dont nous espérons faire un moment d’engagement et de dynamique collective. En 2020, la France accueillera le congrès de l’Union internationale pour la conservation de la nature, et les entreprises ont intérêt à le préparer, à y porter des propositions constructives et des engagements solides. Les entreprises françaises peuvent faire de grands pas d’ici là, surtout si elles les font ensemble. Nous devons agir vite, tout simplement parce que la situation continue à empirer et que les actions favorables à la biodiversité sont longues à se déployer massivement.

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