Matthieu Auzanneau : "accélérer la transition énergétique pour limiter le risque de baisse de la production pétrolière"(The Shift Project)

Propos recueillis par Antonin Amado | 27 Août 2019 | 1629 mots

puits petrole

L'exploitation du pétrole est aujourd'hui doublement dangereuse. D'abord parce qu'elle mène au chaos climatique. Mais aussi parce qu'elle conduit à un épuisement de cette ressource énergétique rare, véritable système nerveux de l'économie mondialisée. C'est l'analyse, tranchée mais argumentée, de Matthieu Auzanneau. Pour le directeur du think tank The Shift Project, ces deux risques liés à l'or noir se nourrissent de manière mutuelle et dangereuse (en accès libre).

RSEDATANEWS : le Shift Projetct est l’un des seuls organismes à appeler à une accélération drastique de la transition énergétique au nom de l’impératif climatique mais aussi face à la menace d’une raréfaction du pétrole. Ce message est-il entendu par la Commission européenne et les dirigeants des pays de l’Union ?

Matthieu Auzanneau : pas du tout. Et c’est inquiétant car les symptômes de cette menace sont documentés. Ils figurent même dans le résumé aux décideurs du dernier rapport annuel de l’Agence Internationale de l’Énergie (AIE). Le constat qui est fait est le suivant : il y a aujourd’hui un manque chronique et important de nouveaux projets d’exploitation du pétrole conventionnel. De ce fait, l’AIE considère que le seul moyen de maintenir la production de pétrole, c’est l’exploitation de l’huile de schiste aux États-Unis. Une industrie qui est en plein boom aujourd’hui mais qui présente de plus en plus de signes de fragilités techniques et financières, ce qui semble exclure un doublement voire un triplement de cette production, pourtant nécessaire pour compenser le manque de pétrole conventionnel. L’AIE va même jusqu’à parler d’un risque de "supply crunch". Il existe un risque sur la capacité à maintenir la production. Des sources saoudiennes mais aussi Patrick Pouyanné, le PDG de Total, ou la banque Goldman Sachs, font aussi le constat que l’on ne trouve quasiment plus de pétrole conventionnel. C’est comme une baignoire qu’on viderait d’un côté alors qu’il existe le risque de ne pas pouvoir la remplir avec du pétrole de schiste.

RSEDN : l’économie du pétrole de schiste est-elle rentable ?

M. A : le cash-flow net des entreprises du secteur est négatif. Cela signifie que leur chiffre d’affaires est moins élevé que les investissements nécessaires au maintien de la production. C’est une situation très précaire et qui ne présage pas d’une augmentation de cette production d’huile de schiste.

L'Union européenne menacée

RSEDN : pourquoi l’Europe devrait-elle se préoccuper de cette situation ?

M. A : parce que la moitié de notre approvisionnement dépend de zones qui sont soit en déclin, à l’instar de celle de la mer du Nord, soit au bord du déclin, ce qui est le cas de la Russie qui fournit à elle-seule un quart des approvisionnements de l’Europe. Or le Kremlin dit aujourd’hui ceci : "notre production conventionnelle va entrer en déclin à partir de 2021". Les Russes n'utilisent même pas le conditionnel. Et on pourra difficilement s'approvisionner ailleurs. La Chine est elle aussi en déclin pétrolier et est même devenue le premier importateur mondial. Nous pourrions donc, de facto, nous retrouver en concurrence avec Pékin pour importer le pétrole disponible alors même que les Chinois ont des réserves de changes disponibles bien plus importantes que les nôtres. Ce sont des éléments de prospective. Mais ils doivent nous conduire à la prudence. Et à se dire que la transition énergétique est nécessaire non seulement pour le climat mais aussi pour notre sécurité. Il faut organiser rapidement le sevrage.

RSEDN : l’explosion de la production d’huile de schiste a-t-elle masqué le pic pétrolier qui a eu lieu dans les années 2000 et par conséquence "endormi" les décideurs européens ?

M. A : on a confondu planche de salut et symptômes. Il faut rappeler que le pic pétrolier pour le pétrole conventionnel a eu lieu. C’est ce que confirme l’AIE dans son dernier rapport. Nous n’aurions jamais exploité des ressources non conventionnelles si du pétrole "classique", liquide, était encore abondamment disponible. Les découvertes de ce pétrole conventionnel n’ont jamais été aussi faibles depuis les années 1940 alors même que nous constatons des taux historiquement élevés de capitaux investis. Pour utiliser une image agricole, on met deux fois plus d’engrais alors que la récolte n’a jamais été aussi mauvaise.

RSEDN : c’est la première fois que ce sujet s’invite dans le texte aux décideurs contenu par le rapport de l’AIE. Faut-il y voir un signe d’alerte supplémentaire ?

M. A : ce n’est pas la première fois que l’AIE évoque ce potentiel "big crunch". Mais le fait qu’elle en parle dans le rapport dédié aux décideurs, c’est le signe qu’elle prend des positions de plus en plus fermes dans son diagnostic.

"Nous allons heurter deux récifs"

RSEDN : quelle menace vous apparaît aujourd’hui comme la plus systémique ? Celle du climat ou celle d’une pénurie de pétrole à l’échelle mondiale ?

M.A : il est difficile de hiérarchiser ces deux menaces. Mais en ne traitant pas la question de la dépendance aux énergies fossiles, on accélère le réchauffement climatique. Tant que nous n’aurons pas de politiques climatiques à la hauteur de nos engagements et des enjeux, notre dépendance pétrolière se perpétue. On continue donc à scier la branche sur laquelle nous sommes assis. Il est intéressant de noter que la source de ces deux problèmes est la même. Et que les conséquences potentielles peuvent être doublement catastrophiques. Nous naviguons déjà entre Charybde et Sylla. Mon intuition, c’est que nous allons heurter ces deux récifs.

RSEDN : il est communément admis que ce qui est rare est cher. Or le pétrole se raréfie mais les cours mondiaux restent pourtant stables et relativement bas. Comment expliquer ce paradoxe ?

M. A : notre rythme de croissance est globalement atone. Et puis il ne faut pas oublier que nous vivons toujours dans un monde de l'après crise financière mondiale des subprimes. Juste avant cette crise, le baril est monté jusqu’à 147 dollars. L’un des subterfuges pour l’endiguer aura été de baisser considérablement le loyer de l’argent. Et c’est cette baisse qui a permis le boom du pétrole de schiste. Cette industrie n’aurait jamais pu se développer comme elle l’a fait si nous n’avions pas été dans une situation monétaire très particulière, sans précédent, et qui s’incarne dans la politique de quantitative easing des banques centrales, en particulier de la Réserve fédérale américaine et de la Banque Centrale Européenne.

RSEDN : la politique de l’offre et de la demande ne s’applique visiblement pas ? 

M. A : (rires) non ! c’est parce qu’on ne peut pas se passer de pétrole. Il est très bien documenté que ce marché n’est pas élastique. Pourquoi ? Parce qu’il ne répond pas à des besoins périphériques. C’est le sang du système économique. Une fois que l’on réalise cela, on comprend que l’on n’est pas confronté à une équation économique classique. 98 % des transports mondiaux dépendent du pétrole.

"besoin de décisions politiques lucides, cohérentes et courageuses"

RSEDN : comment expliquer la faiblesse de la réaction politique au niveau européen ?

M. A : nous sommes dans la première phase du deuil. À savoir le déni. Ou bien dans la situation d’un fumeur qui se dit : "il faut vraiment que j’arrête de fumer parce que je vais avoir un cancer. Mais bon, il me reste trois cigarettes dans mon paquet et j’aimerai bien savoir où est le bureau de tabac le plus proche. J’arrêterai la semaine prochaine". Plus on tarde, plus on se précipite vers des problèmes lourds. Ce qui semble nouveau, c’est que le diagnostic semble accepté. Depuis un an, la discussion sur le sujet est non seulement possible mais sérieuse. Mais c’est un problème sociétal, à l’échelle d’une vie dans le temps. Il est très long d’aligner tous les acteurs pour faire évoluer les choses. Mais nous avons besoin de décisions politiques lucides, cohérentes et courageuses. Je ne suis pas surpris par cette lenteur. Mais les problèmes structurels que nous devons traiter, eux, ne peuvent pas attendre.

RSEDN : considérez-vous qu’il existe une confusion chez les décideurs européens entre les notions de transition électrique et de transition énergétique ?

M. A : oui, absolument. En France, la programmation pluriannuelle de l‘énergie (PPE) ne parle quasiment que d’électricité. Et ce sans même séparer la production d’origine nucléaire et celle provenant des énergies renouvelables intermittentes. L’exemple allemand doit nous édifier. Ce pays a massivement investi dans les EnR mais pas dans les capacités de stockage, alors même que sa consommation ne baisse quasiment pas, qu’il reste le plus émissif d’Europe en matière de CO2 et qu’il ait repoussé à 2038 sa sortie du charbon. Cela symbolise un mauvais choix thérapeutique.

RSEDN : les majors pétrolières réorientent-elles leurs modèles économiques face à ce risque de "crunch oil" ?

M. A : oui même si elles ne le crient pas sur les toits. Total, par exemple, présente ses choix stratégiques comme volontaristes, et non comme subis. L’entreprise fait évoluer son modèle économique de "pétrolier" à celui de "pourvoyeur de services énergétiques", au sens large. Ils se positionnent sur ce que pourrait devenir une économie de l’après-pétrole. Mais ils reconnaissent eux-mêmes que sans injonction forte des pouvoirs publics, il ne se passera rien.

POUR APPROFONDIR LE SUJET

CONTINUER LA LECTURE