Claire Tutenuit : l’effondrement de la biodiversité, «un risque diffus pour l’entreprise» (EpE)

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Face à l’effondrement massif et rapide de la biodiversité, les entreprises restent globalement passives. Comment expliquer cette attitude alors même que leur  prospérité dépend, in fine, de la bonne santé des écosystèmes ? Claire Tutenuit, la déléguée générale d’Entreprises pour l’Environnement (EpE) estime que la matérialité du risque n’est pas suffisamment prise en compte par le secteur privé. Avec Act for Nature, une initiative qu’EpE lancera mi-juillet, elle tente de  réveiller les consciences. Entretien (en accès libre).

RSEDATANEWS: Est-il possible de mesurer la part du secteur privé dans l’effondrement de la biodiversité depuis une quarantaine d’années ?

Claire Tutenuit : Il est impossible de répondre à cette question. Aucun travail n’existe à ma connaissance sur le sujet. Et puis comment faire la part des choses entre l’entreprise qui fabrique, le consommateur qui consomme et le pouvoir politique qui autorise ?

RSEDN : La biodiversité est-elle aujourd’hui le parent pauvre de la RSE et du développement durable ?

CT : C’est un sujet omniprésent mais difficile à aborder. Il est difficile à quantifier, c’est particulièrement vrai sur la perte de la biodiversité même si des progrès ont été réalisés ces dernières années. La vraie difficulté, c’est surtout d’envisager le rationnement. C’est déjà compliqué quand il s’agit d’un sujet simple comme le carbone et le climat.

Langage mondial commun

RSEDN : La COP21 a sonné la mobilisation générale pour préserver le climat. Si énormément de choses restent à accomplir en la matière, un vaste mouvement à été initié pour lutter contre le changement climatique. Rien de tel sur la biodiversité...

CT : La biodiversité est par essence un terme générique qui regroupe une grande diversité de sujets. C’est cette diversité qui la rend difficilement visible, en particulier dans les médias grand publics. Pour le climat, le rapport Stern (rédigé par l’économiste anglais Nicholas Stern en 2006, NDLR) a un jour proposé de taxer la tonne de carbone. Cela a créé un langage commun mondial. C’est un outil dont les entreprises se sont emparées. Pour la biodiversité les choses sont différentes. Si certaines entreprises (carrières, infrastructures linéaires) ont abordé le sujet il y a des années, il n’est pas simple d’inscrire dans un même mouvement global des acteurs qui se positionnent sur l’exploitation raisonnée de la forêt ou sur la pêche durable. Ces sujets sont divers, ne peuvent pas être additionnés et encore moins synthétisés. Pris un par un, ce ne sont pas de gros sujets. La biodiversité, ce sont beaucoup de petites choses.

RSEDN : Le rapport Stern, que vous évoquiez, a permis "d’incarner" la question climatique pour le secteur privé. Est-ce qu’il manque à vos yeux un équivalent à cette publication pour alerter sur l’effondrement de la biodiversité ?

CT : Le sujet a du mal à passer le filtre des notations, des questions des investisseurs car le risque pour les entreprises est perçu comme étant très diffus. Elles ont conscience qu’elles peuvent être tenues responsables. Mais les effondrements, par exemple d’une colonie d’oiseaux, sont multifactoriels. Ce qui fait qu’elles ont du mal à aborder la matérialité de ces sujets.

RSEDN : les conséquences du réchauffement climatique étaient aussi plus clairement mises en lumière par le rapport Stern…

CT : effectivement. Il y était question de la multiplication et du renforcement des catastrophes naturelles comme les cyclones ou les inondations. La biodiversité est plutôt à considérer sous l’angle du risque. Je reprends à mon compte l’image utilisée par Bruno David, le président du Muséum national d’histoires naturelles. Il explique que si l’on retire une poutre à la tour Eiffel, il ne se passe rien. Mais si on continue à en enlever régulièrement, le risque d’effondrement augmente et la tour Eiffel n’est plus la tour Eiffel. Il est très difficile de prévoir le point de bascule des écosystèmes. De mauvaises surprises nous attendent. Nous en avons déjà vécu récemment.

RSEDN : Pouvez-vous en citer une en exemple ?

CT : Les incendies qui ont ravagé le Portugal en octobre dernier et qui ont fait 37 morts. Ce sont des forêts d’eucalyptus qui ont brûlé. Des forêts mono-espèces. Cette monoculture, installée sur de grandes surfaces, a favorisé la catastrophe. Des territoires entiers ont été ravagés. Les oliviers qui sont malades dans le sud de l’Italie sont des … clones. Ils n’ont aucune capacité de résistance. Ce qui ne serait pas le cas si on avait laissé croître différentes espèces d’arbres.

1000 espèces dominantes

RSEDN : ce processus de sélection des plantes et des animaux les plus productifs, c’est finalement très anti darwinien…

CT : Oui. Il existe aujourd’hui 1000 espèces de plantes et d’animaux super dominantes. Ces 1000 variétés représentent 99 % de la production mondiale. Elles ont été rapidement sélectionnées et favorisée par l’homme mais on ignore leur capacité réelle d’adaptation. La sélection darwinienne remonte quant à elle au néolithique.

RSEDN : La compensation fonctionne-t-elle vraiment ?

CT : oui mais l’échelle à laquelle elle est pratiquée reste modeste. Elle est surtout utilisée à proximité des grands ouvrages. On sait aujourd’hui comment déplacer les écosystèmes. Mais la plupart des atteintes à la biodiversité ne sont pas compensées, en particulier la déforestation. Cela renvoie à des questions de gouvernance.

RSEDN : Existe-t-il une spécificité française ?

CT : Les entreprises françaises ont au moins compris le sujet et elle travaille dessus. On peut notamment citer Michelin (dont le PDG Jean-Dominique Sénard est aussi le président d’EpE, NDLR). Mais aussi la quarantaine de membre d’EpE.

Pression de l’opinion publique

RSEDN : Quelle est leur motivation ? La soutenabilité de leur modèle économique ou la pression de l’opinion publique ?

CT : La pression de l’opinion publique est très forte. Les entreprises ne restent pas inertes face à un sujet dont 80 % des gens disent se préoccuper si l’on croit plusieurs sondages récents.

RSEDN : En 2020, une conférence des parties sur la biodiversité, à l’instar de celles sur le climat, aura lieu à Pékin. Cette COP est-elle en mesure d’amorcer une réelle prise de conscience du secteur privé sur la question de la biodiversité ?

CT : C’est une perspective forte. On commence à parler de cette COP chinoise alors même qu’il y en aura une autre en Égypte l’an prochain. Si la Chine accueille un tel évènement, c’est que des décisions politiques de haut niveau seront prises. Les entreprises ont conscience de cela et commencent à anticiper. Ce dialogue entre autorités publiques et le secteur privé aura aussi pour cadre le forum mondial de l’UICN (Union internationale pour la Conservation de la Nature, NDLR) qui se tiendra à Marseille à l’été 2020.

RSEDN : EpE lance le 10 juillet prochain l’initiative « Act for nature ». Comment est-elle née ?

CT : De la nécessité de changer d’échelle, d’aller beaucoup plus vite. Nous avons mobilisé tous les partenaires possibles comme les scientifiques et les ONG pour faire suffisamment de bruit sur le sujet afin qu’il soit entendu au plus haut niveau. Le message est simple. Le sujet est grave et important. Les entreprises ont un rôle à jouer.

RSEDN : Quel est l’objectif de cette initiative ?

CT : Anticiper. Montrer que les entreprises sont des interlocutrices valables sur le sujet. Qu’elles ont des compétences sur le sujet.

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