Philippe Zaouati : "garantir l'intégrité du marché" de la finance durable

ZAOUATI PHILIPPE

Le rapport du HLEG (High-Level Expert Group) sur la finance durable publié mercredi était très attendu. Le texte contient essentiellement trois propositions fortes : l'instauration d'un référentiel européen commun, la mise en place d'un éco-label à l'échelle du continent pour les fonds d'investissements et l’intégration des risques ESG, en particulier climatiques, par les régulateurs et les agences de notations. Pour Philippe Zaouati, le directeur général de Mirova et membre du HLEG, ces mesures ambitieuses doivent être mises en place au plus vite pour pallier à l'urgence de la situation. Entretien (en accès libre).

RSEDATANEWS : Le HLEG propose l'instauration d'une taxonomie commune à l'ensemble des acteurs financiers de l'Union européenne. Cela veut-il dire à vos yeux qu'elle doit aussi être intégrée dans les rapports extra-financiers des entreprises ?

Philippe Zaouati : Non. Cette taxonomie est destinée aux investisseurs de manière à ce qu'ils puissent savoir sur quels secteurs, sur quelles technologies, sur quels types d'actifs l'Union européenne considère qu'il faut mettre des moyens pour résoudre la question environnementale. La question du reporting d'entreprise est différente.

RSEDN : L'instauration de cette taxonomie, si elle est imposée au sein de l'UE, permettra-t-elle enfin aux investisseurs et aux entreprises de parler le même langage ?

PZ : C'est vraiment l'objectif. Car à partir du moment où l'on dispose d'une taxonomie, d'une définition commune, on peut aller plus loin : créer de nouveaux standards de produits financiers, créer des labels. C'est d'ailleurs ce que nous recommandons, en particulier concernant la labellisation des green-bonds.

RSEDN : Vous appelez aussi à l'instauration de labels ISR à l'échelle européenne. Des labels parfois concurrents ou qui s'ignorent mutuellement...

PZ : C'est d'autant plus important qu'il existe désormais une compétition mondiale sur le marché des green-bonds. Le fait qu'il existe une déjà taxonomie chinoise, et pas européenne, est un vrai problème. L'Europe et la France sont pourtant en avance sur ces questions. Mais pour conserver cette avance, nous devons garantir l'intégrité de ce marché. Sinon il ne perdurera pas. Il n'existe pas vraiment de guerre entre labels aujourd'hui. Mais chacun travaille dans son coin. Nous proposons d'utiliser, comme pour l'industrie, un éco-label européen pour des fonds d'investissements.

"Le temps est compté"

RSEDN : Vous demandez aussi aux régulateurs de sortir de leur "neutralité" et de s'engager sur les questions de climat et d'environnement...

PZ : Nous demandons à l'ensemble du système, à tous ses acteurs, de sortir de la neutralité. C'est en ce sens qu'il faut lire l'ensemble du rapport. Nous souhaitons en particulier que les agences de régulation s'emparent de ces sujets, qu'elles disposent de moyens pour appréhender ces problématiques et qu'elles les intègrent dans l'ensemble de leur contrôle et de leurs analyses des critères ESG.

RSEDN : L'évolution du devoir fiduciaire vous apparaît-il désormais comme inéluctable ?

PZ : C'est le deuxième axe fort du rapport. Cette évolution nous paraît clé, quand bien même cette responsabilité fiduciaire est très différente d'un pays à l'autre. En France, les investisseurs sont soumis à un reporting extra-financier sur la question du risque climat par l'article 173 de la loi de transition énergétique. Ce n'est pas le cas ailleurs, où il existe encore des réticences. C'est le verrou ultime que nous devons faire sauter.

RSEDN : Votre comité d'experts de haut niveau (HLEG) a travaillé un an sur ce rapport. Quid de la suite pour les membres de ce comité ?

PZ : Nous avons mené à bien notre mission. C'est maintenant à la Commission européenne de prendre la suite. Il est acquis qu'elle va publier un plan d'action sur la finance durable et qu'il sera très probablement rendu public à la mi-mars.

RSEDN : La Commission européenne arrive à la fin des cycles. Ses commissaires seront renouvelés en 2019. C'est une course contre la montre qui est engagée désormais pour faire aboutir ces mesures...

PZ : Le temps est effectivement compté. Cela implique qu'ils doivent réagir vite à la remise de ce rapport. Mais si un plan d'action est publié dans deux mois, c'est bien parce que la Commission a suivi pas à pas nos travaux. Et que de notre côté nous avons beaucoup travaillé à la manière d'implémenter concrètement ces mesures. Nous sommes allés loin dans le détail afin de dire concrètement comment il faut avancer.

(Photo : DR)

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