Bernard Horenbeek : "si vous voulez une banque éthique, rejoignez-nous!" (la NEF)

HORENBEEK Bernard

Depuis plus 30 ans, la NEF veut atteindre son Graal : devenir la première banque éthique française de plein exercice. Elle négocie depuis 5 ans avec l'ACPR, l'Autorité de Contrôle Prudentiel et de Résolution. Sans succès jusqu'à présent. Si elle peut proposer des comptes professionnels et des livrets aux particulier, elle n'a pas l'autorisation de proposer à ces derniers des comptes courants. Pour sensibiliser à sa cause, la NEF lance une campagne de communication visant à recruter des sociétaires et des clients afin de peser dans sa négociation avec l'autorité de tutelle. Un travail long et patient comme l'explique Bernard Horenbeek, le président du directoire de la NEF (en accès libre).

RSEDATANEWS : Pouvez-vous brièvement retracer l’histoire de la NEF ?

Bernard Horenbeek : La NEF (acronyme de Nouvelle Économie Fraternelle, NDLR) est née en 1978. Mais il ne s’agissait alors que d’une association visant à financer des projets comme des écoles ou des exploitations agricoles responsables. En 1988, pour pourvoir poursuivre ses activités, la NEF s’est constituée en Société financière de la NEF à la suite d’une modifications de la réglementation bancaire qui obligeait les organismes préteurs à être agréés par la Banque de France et à disposer de 15 millions de francs de capital. Cette coopérative poursuit le but de financer des utiles à la société dans trois grands domaines : l’environnement, le social et la culture. 30 ans plus tard, c’est toujours ce qui nous anime.

RSEDN : Combien de sociétaires et de clients avez-vous aujourd’hui ?

BH : Notre coopérative compte aujourd’hui 40 000 sociétaires, auxquels il faut ajouter 10 000 clients.

RSEDN : En 2014, ces sociétaires s’étaient favorablement prononcés en faveur de la transformation de la NEF en banque de plein exercice. La première banque éthique française. 4 ans plus tard, les progrès de votre projet semblent modestes...

BH : Nous avons quand même progressé. En 2015, nous avons obtenu l’agrément nous permettant de proposer aux particuliers des livrets d’épargne autonome et des comptes courants pour les professionnels. Nous avons donc mis en place à partir de 2016, une infrastructure bancaire pour développer ces nouvelles activités. Nous avons recruté, mis en place des systèmes d’informations spécifiques permettant de déployer cette machine bancaire. Les comptes professionnels sont opérationnels depuis un an. Les livrets destinés aux particuliers, disponibles quant à eux depuis 2 ans, nous ont permis de collecter 180 millions d’euros.

"Les dindons de la farce"

RSEDN : Où en êtes-vous de votre dialogue avec l’ACPR en vue de devenir une banque de plein exercice ?

BH : Il se passe essentiellement via le Crédit Coopératif, lui même faisant partie du groupe BPCE, auquel nous sommes adossés depuis 1988. Mais les contacts directs sont rares. Pour comprendre la situation actuelle, il faut remonter à 2008 et à la crise financière globale. Cette crise a provoqué un renforcement de la régulation. Cette inflation réglementaire rend de plus en plus difficile pour une petite banque d’obtenir un agrément. Créer une banque comme la NEF relève presque aujourd’hui de l’impossible. En Croatie, une vaste initiative a été lancée. Elle a rassemblé beaucoup de monde. Mais elle n’a pas abouti. L’ironie de l’histoire réside dans le fait que les banques éthiques, qui investissent dans l’économie réelle par nature et par vocation, n’ont pas été impactée par les conséquences de cette crise financière. Nous sommes les dindons la farce car nous n’avons pas su faire reconnaître la spécificité des banques éthiques par rapport aux modèles traditionnels.

RSEDN : Vous venez de lancez une campagne de vos mobilisations pour recruter davantage de clients et de sociétaire. Quels sont vos objectifs ? À quoi cette mobilisation sert-elle ?

BH : L’objectif, c’est de trouver un partenaire bancaire, peut-être le Crédit Coopératif, peut-être un autre, qui permette de proposer aux citoyens des comptes courants. Nous espérons recruter 10 000 clients d’ici le 15 décembre. Et 150 000 de plus d’ici 3 ans. Si nous y parvenons, ce vaste mouvement citoyen nous servira de levier dans nos rapports avec le monde financier et le régulateur. Le fait de fêter nos trente ans d’existence, c’est l’occasion de se poser la question de l’avenir de la finance éthique et de la NEF. Face aux défis actuels, notamment climatiques, et compte tenu des règles bancaires actuelles, nous sommes obligés de changer d’échelle. Aucun changement n’est possible sans un vrai mouvement citoyen derrière.

"Pas là pour faire du crédit à tout prix"

RSEDN : Comment avez-vous réagi aux CumEx Files révélés par un consortium de 18 journaux européens la semaine dernière ? Nos confrères ont en effet mis en évidence le fait que de grandes banques européennes dont BNP Paribas, le Crédit Agricole ou la Société Générale avaient profité d’un défaut législatif sur les dividendes. Le préjudice pour les États européens est estimé à 55 milliards de dollars…

BH : Avec colère. Je trouve ça révoltant. Intolérable. Cela m’inspire surtout qu’il est vraiment temps d’aider les banques éthiques à se développer plutôt que de les laisser sombrer dans un système toujours plus complexes fait pour les gros acteurs. De gros acteurs qui trouveront toujours le moyen de contourner les règles afin de spéculer. Il s’agit de la n-ième alerte sur le sujet depuis 2008. J’ai le sentiment aujourd’hui que les pouvoir publics n’ont pas compris l’importance d’une économie citoyenne.

RSEDN : Quel type d’investisseur est aujourd’hui la NEF ?

BH : Nous ne sommes pas là pour faire du crédit à tout prix. Si le projet ne fait socialement pas sens, nous n’avons aucune raison de le financer. L’argent doit servir la société dans laquelle nous vivons. C’était déjà notre credo il y a 30 ans. C’est encore le cas aujourd’hui. Cet argent doit servir de levier de transformation à ceux qui veulent changer les choses. Nous investissons dans tous les domaines d’activités pourvu que les projets aient un impact positif. Mais nous regardons les projets sous tous leurs aspects. Ils doivent être vertueux à plus d’un titre.

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