Bilan RSE 2021 : une année charnière

L. Estival, L. Pedrola, A. Verronneau | 22 Décembre 2021 | 3034 mots

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Si l'ancien monde semble quasiment enterré, le nouveau monde, avec la mise en œuvre de nouvelles orientations, semble encore éprouver des difficultés à voir le jour. Dans cette perspective, 2021 est sans aucun doute une année charnière entre pacte vert européen, sortie du charbon, électrification tous azimuts... mais aussi "bulle" hydrogène et hausse des prix de l'énergie. Une année qui engrange aussi des  effets cliquet sur plusieurs sujets de transparence, malgré d'intenses lobbyings adverses (en accès libre)

En 2021 comme en 2020, la crise sanitaire a encore marqué les esprits et pesé sur le comportement des acteurs économiques. Entre économie à l'arrêt et relance(s), les États et les entreprises ont oscillé au gré des vagues épidémiques. La volonté de saisir l'occasion pour revoir les modèles d'affaires et de développement durable a été contrebalancée par la nécessité de remettre au plus vite les voiles, comme en témoignent la reprise des émissions de CO2 ou le grippage de chaînes de valeur mondiales. Ce qui n'a pas empêché les discours discordants : alors que le thème de la sobriété s'invite dans les débats, le nouveau rapport du GIEC, et plus encore l'avis de l'AIE sur la fin des investissements dans les énergies fossiles ont fait l'effet de coups de semonce. 

Les enjeux climatiques, tels les débats houleux à la COP26 sur le renoncement au charbon, ne sont plus seulement une musique de fond mais ils s'inscrivent dans toutes les politiques. À ce titre, c'est bien l'ambition de l'UE de réduire de 55 % ses émissions de CO2 d'ici à 2030 qui est à l'origine de Fit for 55, le "paquet climat" de la Commission européenne. Il propose en effet une démarche holistique qui va de l'énergie à la dimension sociale de la transition en passant par l'agriculture ou les politiques commerciales. À son échelle, la création d'un ministère du climat et de l'économie par la coalition allemande repose sur la même philosophie. 
Lire notre article : UE - Fit for 55 : les clivages s'affirment à la veille de la présidence française

Cette marche en avant attendue vient aussi rappeler que l'émergence d'un futur décarboné demande l'implication de tous, y compris des pays en développement qui n'ont pas obtenu de la COP26 les financements promis ni même l'engagement de consacrer plus de moyens à l'atténuation. Faute de quoi, après 2020, année de l'accélération, et 2021, année charnière, 2022 pourrait être celle des illusions perdues… 
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Énergie : une volonté de décarbonation confrontée à la hausse des prix

2021 a été marquée par de fortes turbulences dans le monde de l’énergie. Si la prescriptrice Agence Internationale de l’Énergie (AIE) a recommandé dans son rapport "Net Zero by 2050, feuille de route pour le secteur de l’énergie" la fin immédiate de tout investissement dans les énergies fossiles, ceux-ci devraient pourtant s’élever à plus de 800 Md$ en 2021, soit 65 % des investissements dans les énergies (hors réseau électrique). Six mois plus tard, le sujet du désinvestissement du charbon, du pétrole et du gaz a agité les 12 jours de la COP26. D’un côté, de nombreux États se sont engagés à sortir du charbon d’ici 2040 (190 institutions et pays dont la Pologne et l’Afrique du Sud) ou à mettre fin d’ici 2022 aux financements pétroliers et gaziers à l’étranger (20 pays dont le Royaume-Uni, les États-Unis, la Chine et, in extremis, la France). De l’autre, la clôture de la COP a été marquée par la déception d’Alok Sharma alors que quelques pays en développement, Inde en tête, ont rayé la mention "sortie" du charbon dans le texte final signé par toutes les parties, pour n’évoquer qu’une "diminution". Un échec, que relativisent certains observateurs rappelant le grand pas en avant que constitue déjà une diminution du charbon pour le sous-continent…
Lire aussi nos articles : COP26 : l’AIE recommande l’arrêt immédiat des investissements dans les énergies fossiles et COP26 : accélération des engagements de sortie des énergies fossiles

Il n'y a pas que les pays en développement ou émergents qui ont du mal à tourner la page. L’Union Européenne, en dépit de sa feuille de route, est encore agitée en cette fin d’année par plusieurs bouleversements sur son marché de l’énergie : en premier lieu l’explosion du prix du gaz qui crée des sueurs froides aux entreprises énergivores comme aux particuliers. Alors que la reprise économique mondiale a surpris les producteurs, l’UE souffre de sa dépendance aux importations, notamment en provenance de Russie, que ne vient pas encore compenser le déploiement des renouvelables. À l’approche de l’hiver, le gaz naturel atteint des prix records, à 147€ le mégawatt-heure en cette troisième semaine de décembre. Mauvaise nouvelle pour le climat : cette hausse hors norme rend le charbon plus compétitif. L’UE a ainsi vu sa consommation annuelle augmenter de 12 % (AIE). 

Cette hausse de la consommation de charbon a provoqué une ruée sur les quotas carbone qui se répercute sur leur prix sur le marché européen EU-ETS. Lesprix sur ce dernier ont été multipliés par trois en un an, frôlant les 90€ la tonne de CO2 en décembre. Si cette augmentation reflète la volonté de l’Union Européenne de pousser certains secteurs à se décarboner, le rythme inquiète les industriels intensifs en énergie. En France, l’UNIDEN (Union des industries utilisatrices d’énergie) trépigne depuis plusieurs mois réclamant le rehaussement du plafond de l’ARENH (Accès régulé à l’électricité nucléaire) afin de bénéficier davantage de l’énergie nucléaire française, ce que lui refuse pour le moment le gouvernement. 
Lire aussi notre article : Marché du carbone européen : une hausse des prix aux effets imprévisibles (EU-ETS)

L’effet domino est cependant bénéfique aux énergies renouvelables, entre explosion du déploiement mondial (+8% de part dans la production d’électricité mondiale en 2021), et appels à multiplier les investissements par 3. Une obligation, selon l’AIE, pour être aligné sur l'objectif de neutralité carbone à 2050. Du côté de l’UE, on martèle aussi que la meilleure façon de faire baisser les prix de l’énergie demeure l'investissement dans les énergies renouvelables.
Lire aussi notre article : Flambée des prix de l’énergie : une mise à l’épreuve pour le marché carbone

Industrie : l'hydrogène en pole position, l'automobile dans les questionnements

L’appel est bien entendu du côté de l’hydrogène : après la présentation des plans européens, français, ou allemand en 2020, 2021 a été l’année des investissements et du lancement de projets. Fin novembre, l’Alliance Européenne pour l’Hydrogène Propre a ainsi annoncé un pipeline de 750 projets qui devraient démarrer d’ici 2025. À l’échelle de la France, le plan initial de 7 Md€ annoncé en 2020, s’est vu rallongé d’1,9Md€ dans le cadre de France 2030. Alors que le Paquet "Hydrogène et Gaz décarbonés" présenté le 15 décembre par la Commission vise à favoriser le déploiement d’un marché et d’infrastructures dans toute l’Europe, les voix de scientifiques, chercheurs et ONG s’élèvent toujours contre le déploiement tous azimuts, sous la pression des acteurs du secteur gazier, d’un vecteur énergétique précieux mais bien moins rentable que l’électrification directe. "Les lois de la physique et les réalités géographiques l’emporteront sur les mythes de l’hydrogène", commentait en septembre Cédric Philibert, chercheur associé au Centre Énergie & Climat de l'Ifri, auteur d’une étude sur la "bulle" hydrogène.   
Lire aussi notre article : Bulle ou opportunité ? La longue route vers l’hydrogène vert

Ainsi si l’utilisation de l’hydrogène vert est très attendue pour la décarbonation de l’industrie lourde, elle est récusée pour le secteur automobile. De fait celui-ci est désormais orienté en Europe vers 100% de véhicules électriques (VE) d’ici 2035, suite à la révision de la règlementation sur les émissions CO2 des voitures et camionnettes, en discussion dans le cadre du Paquet Fit for 55. Les constructeurs n’ont cependant pas tout à fait été pris de cours : Volkswagen avait déjà annoncé quelques semaines avant les propositions de l’UE son ambition 100 % électrique à cette échéance, et Renault son objectif 90 % d’électriques en 2030. Alors que le marché prépare activement sa révolution, les acteurs du secteur restent préoccupés par plusieurs points clés, allant du déploiement suffisamment rapide des infrastructures de recharge au risque de casse sociale, la fabrication avec moteur électrique nécessitant 3 équivalents temps plein contre 5 pour le moteur thermique. 
Lire aussi notre article : Véhicules électriques, la "faiblesse" de la règlementation CO2 européenne critiquée

Finance durable : vers plus de transparence

Rien d'étonnant à ce que dans cet agenda rythmé par la nécessité de prendre le virage - et donc d'investir - les questions de financements durables aient occupé une large place, notamment en Europe. Les débats sur la taxonomie européenne dont le premier acte délégué va permettre son application dès le 1er janvier 2022 et la possible inclusion du nucléaire et du gaz - toujours en suspens à l'heure où nous écrivons - en témoignent. En juillet, la Commission a d’ailleurs présenté sa stratégie finance durable révisée, celle-ci recevant un accueil mitigé, l’ambition étant, pour certains, insuffisante, en particulier sur la question des stress tests climatiques et de la prise en compte du risque climat dans la gestion des risques. 
Lire aussi nos articles : Finance durable : la Commission européenne publie sa nouvelle stratégie, Finance durable : la stratégie de la Commission européenne divise et Les stress-test climatiques français évalueront-ils vraiment les risques des banques et assureurs ?

Pour les investisseurs, l’année aura été très chargée et remplie d’incertitudes. 2021 a en effet été marquée par l’entrée en vigueur, en mars, du règlement européen (UE) 2019/2088 dit Sustainable Finance Disclosure (SFDR), avec pour objectif un renforcement de la transparence en matière de durabilité de la part des acteurs des marchés financiers et des conseillers financiers. D’ores et déjà, les investisseurs doivent classer les produits financiers selon leur degré de durabilité, "produits ESG" (article 8) ou "produits durables" (article 9). Mais le report d’une partie des règles techniques de SFDR et l’inachèvement de la taxonomie laissent planer des incertitudes, en particulier sur la définition d’un investissement durable. Il n’empêche, la prévention du green ou ESG washing est très présente dans l’esprit de SFRD et a été rappelée par l’UE en juillet, alors que les fonds présentés comme durables se multiplient. Ainsi, le marché de la finance durable a augmenté de plus de 50% en un semestre pour dépasser les 200 Md€. Et pourtant, il ne représente qu’1,3% du total des encours…
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Le sujet progresse également outre Atlantique. Aux États-Unis, la SEC avance vers un reporting ESG obligatoire pour les entreprises cotées, quand le premier ministre canadien annonçait ce 20 décembre vouloir mettre en place un reporting climat obligatoire pour les acteurs financiers.  

Sur le plan de la normalisation de l’extra-financier, l’année 2021 a également été très riche. En Europe, Jean-Paul Gauzès a appelé à la mise en place d’un second pilier au sein de l’ERAG, pour une intégration des enjeux de l’extra-financier et un task force dédiée à démarré les travaux de normalisation. Même chose à l’international avec la Fondation IFRS qui a annoncé lors de la COP 26 la création officielle de l’ISSB, qui pilotera la mise en œuvre d’une future norme internationale. 
Lire aussi notre article : Normalisation du reporting extra-financier : la course de vitesse mondiale est engagée (IFRS-ISSB) et notre interview : "L’Europe dispose d’un avantage concurrentiel en matière de normalisation de l’extra-financier" (Jean-Paul Gauzès)

Biodiversité : les méthodologies avancent, mais il manque un benchmark

La biodiversité est aussi devenue un sujet de premier plan pour les investisseurs : en France, la publication en mars du décret de l’article 29 de la Loi Énergie Climat (LEC) a donné un coup d’avance en la matière, le texte invitant les acteurs financiers à travailler sur un "indicateur d’empreinte biodiversité", un sujet qui n’est pas aujourd’hui pris en compte par la SFDR. Les acteurs ont ainsi engagé des travaux de recherche en la matière, en particulier avec la mise en place de la TNFD, groupe de travail international réunissant entreprises, ONG, investisseurs et experts. 
Lire aussi nos articles : Reporting ESG : l’article 29 de la Loi Énergie Climat reçoit un accueil mitigé, La finance durable à la rescousse du capital naturel ? et Reporting extra-financier : que va changer le décret “article 29” de la Loi Énergie Climat ?

Cet engagement des investisseurs comme l'avalanche d'études pointant les pertes irréversibles, et la mise en lumière de cette thématique lors du congrès de l'UICN, à Marseille, a fait passer le sujet de la biodiversité du stade de l'information générale à la nécessité d'agir. Ces avancées auraient pu être actées à la COP15 qui n'a pas pu avoir lieu, la partie stratégique de ce forum mondial, pendant de la COP Climat, ayant été reportée à 2022. Selon les experts, la première partie qui a eu lieu à distance a simplement permis de reprendre le fil des négociations et de rappeler les enjeux, alors que les négociateurs fatiguent, usés par les reports successifs… 
Lire aussi notre article : Bilan du Congrès de l’UICN 2021 : des avancées à concrétiser

En attendant la fixation d'un cadre mondial, l'Europe a avancé. Bruxelles a publié un règlement "Déforestation" le 17 novembre pour interdire l'importation de produits liés à la déforestation, qui auraient concernés entre 2005 et 2017 l'équivalent de 3,5 millions d'hectares, soit 16 % des produits importés, selon le WWF. 6 produits sont concernés : soja, huile de palme, cacao, bœuf et bois ainsi que des produits dérivés dont le cuir et les meubles. En France, la législation sur ce thème, qui fait l'objet d'une stratégie nationale, a été par ailleurs renforcée dans le cadre de la loi Climat et résilience.
Lire aussi notre article : Règlement Déforestation : une ambition européenne "révolutionnaire" mais des trous dans la raquette

Gouvernance : le climat s'impose, le social - et la vigilance - un peu moins

Côté gouvernance, le climat aura été très présent en 2021, avec la proposition du say on climate - un vote des actionnaires en Assemblée Générale sur la stratégie climat de l’entreprise. La proposition, portée par le Children’s Investment Fund Foundation, a dès cette année été adoptée par une trentaine de groupes à l’international - dont, en France, Total, Vinci et Atos. Si de nombreuses questions se posent encore pour en faire un outil véritablement au service du climat - comment s’assurer que les stratégies présentées sont réellement ambitieuses, comment donner aux actionnaires les moyens de les évaluer - la proposition s’est imposée dans le débat, certains acteurs appelant à sa généralisation. 

Les assemblées générales 2021 auront également été marquées par les questions sociales et sociétales, certains investisseurs demandant aux entreprises de rendre des comptes en la matière. Ainsi chez Amazon, où Oxfam America a déposé une résolution visant à promouvoir une meilleure représentation des salariés dans les instances de décision ; la proposition, en faveur de laquelle l’agence ISS avait appelé à voter, a recueilli 17,5% des votes totaux et plus de 26% des votes des actionnaires externes. La chaîne britannique Tesco a quant à elle fait face à sa première résolution externe d’actionnaires lui demandant de publier la part des produits alimentaires sains dans ses ventes et de l’augmenter progressivement pour lutter contre l’obésité. Le groupe a répondu aux questions de la coalition d’actionnaires conduite par ShareAction, conduisant à un retrait de la résolution, mais il n’empêche, le dialogue actionnarial sur les questions sociales progresse. 
Lire aussi nos articles : "Say on climate" : un nouveau sujet pour les assemblées générales ?, Bilan 2021 des Assemblées Générales (partie 2/2) - une saison historique ?

Autre noeud gordien, le traitement judiciaire du devoir de vigilance, et sa difficile mise en place à l'échelle européenne. Alors que les entreprises peinent encore à maîtriser les enjeux de vigilance sur des chaînes d'approvisionnement tendues à l'extrême par la pandémie, les observateurs de la société civile scrutent les pratiques des entreprises - et le traitement judiciaire (ou non) des mises en cause. 
Lire nos articles : Qui veut la peau du devoir de vigilance européen ?Devoir de vigilance : bataille autour de sa judiciarisation et Europe : Agitation autour du devoir de vigilance

Pour autant, alors que l’impact psychologique du Covid a été largement commenté, tant auprès des salariés que dans l’ensemble de la société, les enjeux sociaux ont souvent été mis en retrait au sein des entreprises. En témoignent les inégalités femmes hommes : après une régression progressive des écarts de rémunération ces dernières années, elles ont stagné depuis le début de la crise. Pourtant, alors que certains, dont les travailleurs en première ligne, se sont sacrifiés au début de la crise pour que les activités essentielles continuent de tourner, les attentes des salariés à l’égard de leurs employeurs sont de plus en plus fortes, allant jusqu’à faire peser une menace de "grande démission" aux États-Unis mais aussi en France, et renverser le rapport de force - en attendant la directive européenne, encore repoussée au point mort, sur la gouvernance durable des entreprises... 
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