Anne-Claire Roux : "notre mission est la transformation de cette industrie" (Finance for Tomorrow)

Propos recueillis par Aurélie Verronneau | 16 Avril 2021 | 1420 mots

ROUX AnneClaire

Dix ans après son arrivée au sein de Paris Europlace et près de quatre ans après la création de Finance For Tomorrow, dont elle est la directrice générale, Anne-Claire Roux a décidé de s’orienter vers de nouveaux horizons. L’occasion de faire le bilan de l’action menée depuis 4 ans par la branche de Paris Europlace dédiée à la finance durable et de se pencher sur ses perspectives. Interview exclusive.

RSEDATANEWS : Quel est votre bilan quatre ans après la création de FFT ? Quelles sont les réalisations dont vous êtes la plus fière et celles qui ont été les plus complexes à mettre en œuvre ?

Anne-Claire Roux : L’initiative Green & Sustainable Finance, lancée en 2016, a été rebaptisée Finance for Tomorrow (F4T) et est devenue une branche de Paris Europlace en juin 2017. Mais tout a commencé en réalité avec le Climate Finance Day organisé en mai 2015 au siège de l’Unesco. Le but était de montrer que le secteur de la finance se mobilisait en amont de la COP21, mais à l’époque, c’était un véritable challenge ! Nous espérions avoir 200 ou 300 participants, nous en avons réunis plus de 1000. C’est ce jour-là qu’Henri de Castries a fait un discours qui a marqué les esprits, disant qu’assurer un monde à +4 degrés était impossible. Le Climate Finance Day s’est ensuite installé comme un événement phare de la finance durable ; lors de la dernière édition, malgré le format hybride lié au contexte actuel, nous avons rassemblé 200 personnes sur place et plus de 1 000 personnes connectées en ligne, dont 40% d’étrangers.
Ensuite, c’est surtout une fierté d’avoir collectivement créé la marque Finance For Tomorrow et de l’avoir portée à l’international. Au début, j'étais la seule salariée, nous sommes maintenant 10 personnes à temps plein – dont trois stagiaires - et l’équipe va continuer à se développer.
Enfin je citerai la création de l’Observatoire de la Finance Durable, suite à la demande de Bruno Le Maire et à la pression des ONG pour avoir plus de lisibilité sur la transformation du secteur financier. Cela a été un très gros travail, mené avec les fédérations professionnelles, dans le cadre du projet européen Finance ClimAct.

RSEDN : Dans un contexte international d’accélération en matière de finance durable, avec en particulier Londres qui veut miser sur la finance verte, les Pays-Bas et le Luxembourg également bien placés et les États-Unis qui vont probablement avancer à la vitesse d’un rouleau compresseur, comment faire en sorte que la place financière de Paris reste leader ?

A-C R. : La compétition est positive, elle crée de l’émulation. Juste avant le lancement de F4T, le Royaume-Uni nous a coupé l’herbe sous le pied en annonçant la création de la Green Finance Initiative. Cela nous a encouragé à accélérer.
Surtout, la volonté de la Chine et des États-Unis d’avancer sur ces sujets sont de très bonnes nouvelles. L’enjeu pour F4T sera de défendre, dans cette compétition internationale, une vision européenne exigeante. Cette accélération très forte présente bien entendu un risque de greenwashing. En mettant en place un travail sur l’impact, porté par Bercy, F4T cherche aussi à prévenir ce risque. 

RSEDN : Le rapport Holroyd recommande une plus grande collaboration entre places financières européennes. Est-ce une option pour la suite ?

A-C R. : Pour moi l’important est davantage notre collaboration sur un plan international, au sein du réseau Financial Centers for Sustainability (FC4S), lancé il y a trois ans et qui rassemble aujourd’hui 35 places financières dans le monde. Le réseau compte un hub Europe, au sein duquel nous coopérons beaucoup pour faire avancer des sujets tels que la mise en place d’autres observatoires ou la formation.

RSEDN : Certains acteurs estiment que l’impact de la finance durable sur l’économie réelle est encore à démontrer et que l’Observatoire de la finance durable ne répond pas à cet enjeu. Comment encourager les acteurs à aller plus loin, plus vite ?

A-C R. : Nous devons être en mesure de répondre aux questions de la société civile, ce qui passe par un plus grand effort de pédagogie. F4T doit participer à ce travail d’explication du rôle de la finance et montrer pourquoi sa transformation prend du temps. Quand on annonce la sortie du charbon, par exemple, on doit expliquer qu’un temps de transition est nécessaire, qu’il y a aussi des impacts sociaux à prendre en compte.
Quant au travail de l’Observatoire, il ne va pas se faire du jour au lendemain. Nous l’avons dit dès le début, c’est un chantier qui prendra 5 ans. Il y a eu une première phase de collecte de données, et c’est déjà un énorme défi. Les fédérations ont vu qu’il y avait des trous dans la raquette et vont œuvrer pour l’amélioration de l’accès aux données. Rassembler les engagements individuels a également pris beaucoup de temps.
Il y a ensuite, en effet, tout un travail pour mesurer et rendre compte de la transformation du secteur financier, avec des indicateurs d’impact. Les travaux de la place sur l’impact ainsi que d’autres travaux de Finance ClimAct vont nourrir les travaux de l’observatoire en ce sens. Ce travail de mesure est un énorme chantier, et F4T va d’ailleurs recruter une personne qui y travaillera à temps plein.

RSEDN : Le rapport Holroyd pose la question de l’indépendance de F4T par rapport à Paris Europlace. Est-ce que ce positionnement et la gouvernance de F4T ne devraient pas évoluer ?

A-C R. : La position de F4T et de Paris Europlace sur le sujet est claire : cela n’aurait pas de sens d’avoir d’un côté l’organisme qui représente les acteurs de l’industrie financière, et de l’autre une organisation dédiée à la finance durable. Nous avons construit F4T comme un projet d’intrapreneuriat, pour faire bouger les lignes de l’intérieur.
Le rapport Holroyd a tout de même eu l’effet positif de bousculer nos réflexions. Nous avons surtout besoins de renforcer les missions de F4T. Pour moi cela passe en particulier par des missions d’intérêt général, qui devraient être portées par F4T, sur les sujets de l’accès aux données en open source, sur les labels et sur la formation à la finance durable.
Comme l’a montré le rapport de l’Inspection Générale des Finances (IGF), les labels doivent se réinventer, avec une meilleure visibilité et une meilleure gouvernance. F4T peut y contribuer. Sur la formation, nous avons travaillé avec l’AMF à l’élaboration de la certification finance durable, mais au-delà de la certification des professionnels, nous avons un rôle à jouer sur la formation de tous à la finance durable.
Et quand on parle de mission, il y a aussi la question des moyens. Le gouvernement britannique vient d’annoncer qu’il allait mettre 10 M£ dans la création du nouveau Centre for Greening Finance and Investment. Les présidents successifs de F4T se sont battus pour avoir plus de moyens, moi aussi, mais aujourd’hui c’est insuffisant.

RSEDN : Ne faudrait-il pas davantage intégrer les parties prenantes de F4T dans ses débats, en particulier les entreprises et les ONG ?

A-C R. : Même si cela ne se voit pas toujours, nous avons un dialogue régulier avec les ONG. Le comité scientifique de l’observatoire de la finance durable - au sein duquel siège Lucie Pinson, la dirigeante de Reclaim Finance - a permis de renforcer ces échanges, et nous avons présenté aux ONG les conclusions du premier rapport de notre comité scientifique. Nous sommes également satisfaits quand les ONG utilisent nos travaux pour alimenter leurs propres recherches.
Il est normal que nos membres soient avant tout des acteurs de la finance, car notre mission est la transformation de cette industrie. Nous avons quelques entreprises membres, mais nous devons renforcer leur présence, car le dialogue entre émetteurs et investisseurs est clé pour mener à bien nos travaux. Cela fait partie des axes de progrès de F4T et les travaux engagés sur l’impact devraient y contribuer.

RSEDN : Sait-on déjà qui prendra votre suite pour piloter F4T ?

A-C R. : Je ne peux pas encore vous le dire, car le recrutement est encore en cours. Nous avons reçu de très belles candidatures, un signe de plus de l’importance de la finance durable et du succès de Finance For Tomorrow ! 

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